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Au procès de Paris, les victimes recherchent la vérité sur l’attentat de 2004 qui a déclenché l’affrontement franco-ivoirien

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Trois pilotes sont jugés par contumace à partir de lundi sur le bombardement meurtrier de 2004 contre des soldats de la paix français en Côte d’Ivoire qui a déclenché des jours d’affrontements féroces, à la suite d’une longue bataille juridique qui a alimenté les soupçons de camouflage.

Neuf soldats français et un travailleur humanitaire américain ont été tués dans la ville ivoirienne de Bouaké le 6 novembre 2004, lorsque des jets ivoiriens ont pris pour cible une force de maintien de la paix déployée dans une zone tampon entre le sud du pays contrôlé par le gouvernement et le nord contrôlé par les rebelles.

Le bombardement a provoqué une frappe de représailles française qui a anéanti la petite force aérienne ivoirienne, déclenchant à leur tour des jours d’affrontements féroces qui ont vu des hélicoptères français mettre des personnes en sécurité alors que des foules en colère chassaient des étrangers dans les rues d’Abdijan et d’autres villes.

Laurent Gbagbo, alors président ivoirien dont les relations avec l’ancienne puissance coloniale s’étaient déjà effondrées à l’époque, a toujours nié avoir ordonné les frappes aériennes de Bouaké.

Plus de 16 ans plus tard, deux officiers ivoiriens et un mercenaire biélorusse ont été jugés lundi devant un tribunal de Paris, accusés d’avoir mené les frappes de Bouaké. Ils sont jugés par contumace après avoir échappé de manière controversée à la capture dans les jours qui ont suivi le raid.

L’affaire est portée par une quarantaine de plaignants, dont des victimes des soldats de la paix tués et quelques-uns des dizaines de soldats blessés lors des frappes aériennes – l’attaque la plus meurtrière contre les forces françaises depuis l’attentat à la caserne de Beyrouth en 1983.

Les plaignants espèrent que les trois semaines d’audiences aideront à faire la lumière sur les nombreuses questions sans réponse soulevées par une affaire qui porte les nuances des transactions souvent obscures de la France dans ses anciennes colonies africaines.

Ils seront particulièrement désireux d’entendre trois anciens ministres impliqués dans le processus décisionnel qui a conduit les suspects à se dérober sous le nez des autorités françaises.

La France a-t-elle laissé les suspects s’échapper?

Peu de temps après les frappes aériennes de Bouaké, les trois suspects – les lieutenants ivoiriens Ange Magloire Gnanduillet Attualy et Patrice Ouei, et le biélorusse Yury Sushkin – ont été identifiés sur des photos prises par les services de renseignement français dans un aéroport près de la capitale, Yamoussoukro, debout à côté du Sukhoi-25. avions utilisés dans l’attaque.

Dix jours plus tard, Yury Sushkin et sept autres Bélarussiens ont été arrêtés par les autorités togolaises après avoir voyagé depuis la Côte d’Ivoire. Le Togo a proposé de les remettre aux autorités françaises, qui, dans une tournure qui a déconcerté les enquêteurs, ont proposé leur libération à la place.

C’était la deuxième fois que la France permettait potentiellement à au moins un des suspects de s’échapper.

Le lendemain des frappes aériennes de Bouaké, les troupes françaises à Abidjan ont arrêté 15 mercenaires de Russie, de Biélorussie et d’Ukraine, pour les relâcher quatre jours plus tard.


Un jet Sukhoi-25 de fabrication russe après avoir été touché par une frappe française de représailles à la suite de l’attentat de Bouaké. © Pascal Guyot, AFP

Selon les enquêteurs, diplomates, soldats et services de renseignement français avaient reçu pour instruction de «ne pas s’impliquer» dans l’affaire. Les responsables interrogés au fil des ans ont fait valoir à plusieurs reprises que la priorité à l’époque était de secourir les ressortissants français vivant en Côte d’Ivoire à l’époque.

L’absence d’appréhension des suspects a conduit à un examen minutieux du rôle de trois hauts ministres de l’époque: Michèle Alliot-Marie, alors ministre de la Défense, Dominique de Villepin, ancien ministre de l’Intérieur, et Michel Barnier, qui détenait le portefeuille des affaires étrangères.

Les tentatives de poursuivre les trois anciens ministres se sont échouées en 2019 lorsque la Cour de justice de la République, seule juridiction habilitée à juger les ministres, a choisi de ne pas se saisir de l’affaire. Au lieu de cela, le trio comparaîtra comme témoin dans le procès de Paris.

Soupçons de camouflage

A la veille des audiences, Jean Balan, avocat des plaignants, a exprimé sa consternation «face au cynisme de ceux qui étaient au pouvoir et ont proféré des mensonges éhontés, au mépris total de la vérité et des familles des victimes».

Malgré l’objectif étroit du procès, Balan cherchera des réponses à la question clé qui continue de hanter ses clients, à savoir qui a ordonné les frappes aériennes et pourquoi.

De hauts responsables français ont longtemps soutenu l’hypothèse d’une «bourde» militaire ivoirienne orchestrée par le gouvernement de Gbagbo. Son objectif, affirment-ils, était soit de détourner l’attention d’une campagne infructueuse contre les rebelles du Nord, soit de rompre les liens restants du pays avec son ancienne puissance coloniale.

Cependant, parmi les plaignants, la frustration généralisée face aux nombreux barrages routiers frappés par les enquêteurs au fil des ans n’a fait qu’accroître les soupçons d’une éventuelle dissimulation.

Avec l’entourage de Gbagbo, certains proches des victimes soupçonnent leurs proches d’avoir été pris dans une opération bâclée visant à discréditer le président ivoirien et à justifier une riposte française.

Gbagbo a finalement été expulsé du pouvoir en 2011, avec l’aide des forces françaises de maintien de la paix, à la suite d’une élection présidentielle contestée remportée par son rival de longue date, Alassane Ouattara.

(FRANCE 24 avec AFP)

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